Boutang, Pierre  (1916–1998) : La civilisation comme équilibre menacé

 « La civilisation peut être le plus simplement définie l’état de l’homme qui vit en société. Aussi a-t-elle autant de formes qu’il y a de sociétés véritables. Mais, correspondant à l’ambiguïté du principe des sociétés humaines, il y a deux manières de juger les différentes civilisations. La première a rapport à leur contenu, à leur richesse. C’est par là que les civilisations sont vraiment comparables : elles sont « semblables » et inégales justement par ce en quoi elles diffèrent. Au contraire, ce par quoi elles sont identiques (dans le principe qui les fonde), le fait d’exprimer le rapport de l’homme à la communauté de naissance, est justement ce qui crée entre elles des abîmes qualitatifs. Il faut, en effet, des conditions rarement remplies, d’étranges bonheurs pour que ce rapport puisse être assez communément et exactement vécu. Là où la civilisation s’absorbe dans les formes matérielles qu’elle constitue, elle est imparfaite. Elle ne permet pas à l’homme de reconnaître la transcendance de son rapport à la société. Elle peut aussi lui interdire de vivre la part éternelle de soi, aliéner son rapport à Dieu ou son rapport à l’autre homme. Toute civilisation est donc un équilibre menacé entre les formes concrètes et la possibilité qu’elle instaure de valeurs supra historiques. »  Il y a, dans les toutes dernières lignes du tout premier ouvrage de Pierre Boutrang, La Politique (1948), nombre des linéaments de ce qui constituera son œuvre, et son apport à une métaphysique de l’homme, de la transmission et de la cité.

 

Freund (Julien) ( 1921-1993) : Imperceptible décadence

« Le diagnostic peut paraître sévère et nous cultivons même ce leurre pour refuser l’effort d’avoir à prendre connaissance de la situation générale. Nous observons une perpétuelle migration des peuples, une dislocation des familles, la glorification de tous les confusionismes, la montée d’un individualisme exacerbé, une multiplication des rencontres informelles des gens se croisent sur les routes, dans les rues des mégalopoles et sur les stades.  Un tableau synoptique permettrait d’appréhender les dernières transformations intervenues. Toutefois, la plasticité humaine est telle que presque personne n’a le sentiment d’être dépaysé. On comprend, dans ces conditions, que le processus de décadence est aussi peu perçu par les contemporains que le déclin de l’Antiquité par les générations victimes des invasions barbares. » ( Réaction, n° 12, hiver 1994)

 

Girardet  (Raoul) ( 1917-2013) : La puissance et la liberté

«  C’est la contradiction fondamentale de toute l’histoire de la monarchie française, entre le fait de renforcer l’État en cassant des communautés ou celui de conserver les communautés sans renforcer l’État. C’est le sens de  La critique de Tocqueville dans l’Ancien régime et la révolution. Certes, la Révolution française va beaucoup plus loin. Il y a probablement deux formes de centralisation, dont une plus respectueuse des particularismes locaux, celle de l’Ancien régime, qui ne pouvait pas faire autrement car le roi absolu était peu absolu. Alors que la Révolution a pu casser ces obstacles   d’un seul coup. Il y a des degrés de centralisation, mais je crois qu’il y a un même courant. C’est très difficile de trouver l’équilibre entre l’État fort et une société de communautés libres. » (  Réaction, n° 10, été 1993)

 

Kirk (Russel) (1918-1994) : Les six canons du conservatisme

En 1957, Kirk (…) énonce dans son Program for Conservative ce qu’il appelle les six « canons » du conservatisme anglo-saxon : la croyance en une « loi naturelle » et un ordre moral transcendant, le goût de la décentralisation et du « mystère de la condition humaine », le sens de la hiérarchie, l’amour des coutumes, des préjugés et des traditions, l’attachement à la propriété privée, la méfiance à l’encontre des idéologies réformistes. Cela lui permet de cerner les contours d’une famille politique cohérente, dont il résume le programme avec une pointe de lyrisme : « préserver nos intelligences de la stérilité et de l’uniformité de la société de masse (…), réhabiliter la spiritualité et le sens moral dans un monde voué depuis trop longtemps aux pires horreurs, contrecarrer le collectivisme par la restauration d’un véritable esprit communautaire, réapprendre aux hommes à aimer leur pays, leurs ancêtres et leurs enfants (…) et ainsi rétablir un lien entre les générations ». NK, Dictionnaire du conservatisme.

 

Lasch (Christopher) (1932-1994) : Les élites révoltées

« Le titre de son dernier livre, La Révolte des élites (1994), fait écho à La Révolte des masses d’Ortega y Gasset. En 1930, Ortega voyait la civilisation menacée par la surrection des masses, à la fois animées de revendications illimitées et dépourvues du sens de la continuité historique et des responsabilités dont les anciennes aristocraties étaient porteuses. Depuis, la situation a changé : Lasch considère que ce sont désormais les « élites » qui font peser les plus lourdes menaces sur la civilisation. Les garants d’un monde vivable ne sont pas à chercher dans une classe managériale hors-sol, dont les membres ne sont plus liés par rien et à qui, comme l’écrit Philippe Muray, « ce qui a l’outrecuidance de demeurer semblable à soi-même pendant plus de vingt-quatre heures apparaît comme une menace », un scandale ou une bouffonnerie, mais plutôt dans la classe moyenne inférieure, dont les vertus sans éclat sont aujourd’hui les plus nécessaires – à savoir « le sens moral, la compréhension que toute chose a son prix, le respect des limites, le scepticisme à l’égard du progrès » (on retrouve là la common decency dont parlait Orwell). » Olivier Rey, Dictionnaire du conservatisme, 530 531.

 

Lorenz (Konrad) ( 1903-1989) : La tradition et le démiurge

« Le premier de ces devoirs est le respect de la tradition, conçue ici comme un élément sociologique mais aussi biologique. « La faculté de pouvoir conserver ce qui a été éprouvé apparaît comme l’une des propriétés fondamentales de l’appareil auquel incombe, dans le développement d’une culture, un rôle analogue à celui que joue le génome dans la mécanique de l’hérédité » (Ibid. p. 107). Et l’opposé de ce traditionaliste – et donc de ce conservateur – reste le démiurge. « Celui qui dénie systématiquement toute valeur à la sagesse et toute signification à la tradition, tombe forcément dans l’erreur inverse aussi grave, de croire que la science est capable de faire surgir du néant, par des voies rationnelles, une civilisation complète avec tout ce qu’elle comporte. Il est encore plus stupide de penser que notre science suffit à perfectionner l’homme de façon arbitraire par des interventions sur le génome humain. Une culture contient autant de connaissance, acquises au cours d’une lente croissance par la sélection, qu’une espèce animale, que nous sommes encore loin de pouvoir ‘fabriquer’ » (Ibid. p. 109). On en conviendra, Lorenz reste un penseur actuel. » (CB, Dictionnaire du conservatisme 580).

 

Mattei (Jean-François) (1941-2014) : L’indifférence et la solitude

 «  L’indifférence n’est pas le remède à la vie sociale, en occultant des plaies ouvertes, mais le pire virus qui affecte ses défenses en laissant le sujet à nu. Aristote a le premier établi que la polis n’est pas une communauté parmi d’autres, mais le milieu premier fondateur dans lequel le citoyen donne un sens à sa liberté en contribuant à la recherche du bien commun. Un homme autrefois exclu de sa cité et aujourd’hui exclu dans sa cité est privé de ce qui fait son humanité, comme un pion isolé au jeu de tric-trac est abandonné à l’indifférence générale. Or la vie est action, entendons action commune des hommes, et non simplement production d’objets destinés à meubler l’indifférence de la société. Aussi le champ politique n’est pas seulement apte à lutter contre l’indifférence du monde moderne ; il constitue à lui seul (…) l’instauration des différences qui, par la parole et l’action partagées, donne à l’existence humaine son sens » ( les Epées, n°2, juin 2001)

 

Muray (Philippe) ( 1945-2006) : La  modernité, ou l’abolition des frontières

« … Pour décrire la singularité de notre époque, Muray s’est servi d’éléments conceptuels appartenant de toute évidence au conservatisme. « Sans Dieu, ce monde serait moins drôle puisque je ne pourrais pas m’appuyer sur Lui pour entreprendre de le ridiculiser et de le détruire », déclarait-il dans un de ses textes. Muray avait besoin de Dieu comme principe d’exégèse pour mettre en évidence ce qui était à ses yeux la révolution festive opéré par l’Empire du Bien. En empruntant à Maxence Caron ce qu’il analysait dans les textes murayiens à propos de la religion, on pourrait dire que Muray a également instrumentalisé le conservatisme, en soumettant la modernité à une lecture conservatrice. Celle-ci est utilisée comme une méthode d’appréhension de ce qu’est concrètement et de ce à quoi aboutit, dans les faits, l’inédit désir « de réunion, de fusion, d’abolition des différences et des frontières » : une rupture « sans précédents, sans référents, sans exemples dans le passé, sans passé ». ( YE Le Bos, Dictionnaire du conservatisme 647).

 

Nisbet ( 1913-1996) : Les groupes de proximités et le salut de l’individu

« Nisbet voit dans (la) transformation en profondeur du lien social l’origine de la plupart des maux dont souffrent les sociétés contemporaines. L’Homme moderne, explique-t-il dans une formule à la sonorité curieusement marxiste, est « aliéné ». « Aliéné » parce que privé du soutien des groupes de proximité – famille, voisinage, paroisses, provinces et associations de producteurs – qui ont été balayés par les « deux révolutions » : la révolution française et la révolution industrielle…

« C’est à l’intérieur de tels groupes, rappelle-t-il à plusieurs reprises, que sont apparus les types primaires d’identification : amitié, fidélité, prestige, reconnaissance. C’est également là que sont apparus et se sont développés les principaux stimuli du sens de l’effort, de la piété, de l’amour, ainsi que le goût de la liberté et de l’ordre. » Le sens moral, la capacité à distinguer le bien du mal, le sacré du profane ou même le beau du laid, ont eux aussi toujours procédé de l’intégration du sujet à une communauté homogène. Un contexte associatif solidement charpenté déterminera donc des identités solides et rassurantes. Des communautés fragilisées ne susciteront à l’inverse que de déchirants conflits intérieurs.

C’est en cela que Nisbet se considère comme conservateur. Face à l’étatisme progressiste et à l’individualisme libéral, qui concourent l’un et l’autre à la dissolution de la charpente organique de la société traditionnelle, la mission du conservatisme est selon lui de défendre pied à pied les prérogatives des groupes de proximité – familles, voisinages, paroisses, provinces et associations de producteurs – face aux agressions dont ils sont l’objet. » NK Dictionnaire du conservatisme 660

 

Oakeshott  ( Michael) ( 1901-1990) : Résister aux sirènes de l’utopie

Oakeshott considérait de toutes façons le conservatisme comme une « disposition », un « état d’esprit » davantage que comme une doctrine à proprement parler.  Etre conservateur, répétait-il, signifie « préférer ce qui est familier à ce qui est inconnu, ce qui a été expérimenté à ce qui ne l’a pas été, ce qui est factuel à ce qui est mystérieux, ce qui existe à ce qui est possible, (…), ce qui suffit à ce qui est superflu, ce qui convient à ce qui est parfait » : en d’autres termes, préférer « les joies du quotidien aux sirènes de l’utopie ».

Dans ces conditions, être conservateur est une question d’éducation. Ce n’est qu’en connaissant l’histoire et les coutumes de son pays, la richesse de son patrimoine culturel et artistique, en se frottant à la sagesse des Anciens qu’on peut espérer disposer du recul nécessaire pour apprendre la prudence, et prendre conscience du « partenariat entre le passé, le présent et le futur » qui sous-tend toute société libre. « Tout être humain, répétait-il, est un héritier, et seule l’éducation peut lui permettre de tirer profit de son héritage » C’est pourquoi Oakeshott a longuement bataillé tout au long de sa vie contre les réformes behavioristes et utilitaristes du système éducatif. Nicolas Kessler Dictionnaire du conservatisme 679-680

 

Soljénitsyne ( Alexandre) ( 1918–2003) : La politique sans les mythes.

« Sur le plan des principes, Soljenitsyne, dans Comment réaménager notre Russie, retrouve le postulat fondateur de la sagesse politique : ce qui importe en la matière, c’est une certaine fin, le salus populi  des anciens. Réaménager, c’est cela : sauver corps et âmes –le souci d’un bien commun où le matériel le cède au spirituel, comme à ce qui peut seul lui donner un sens ; et qui fait prévaloir le général sur le particulier, non pour sacrifier la personne, mais pour la sauvegarder (…). Mais l’objectif n’est pas qu’un vœu pieux, ou un alibi, le pavillon couvrant une marchandise frelatée. Écrire ne suffit plus, ni parler : il faut choisir ; et comme on pouvait s’y attendre, Soljenitsyne a préféré, aux songes de la raison donc il sait l’attrait et les périls, l’obscure modestie de l’expérience : « Je mets ici à profit »–ce qu’on fait, conçu, tenté d’autres que moi, « nos meilleurs hommes et têtes pratiques ».

Car la politique, c’est d’abord une série de recettes, une cuisine, bonne ou mauvaise. Pas d’illusions : le premier essai, « vu notre totale inexpérience (…) a toutes les chances de ne pas être le bon ». Quant à « la forme définitive de l’État (…) (elle) est l’affaire de tentatives et d’approximations successives » . Et comme on ne construit rien du premier coup, il n’est rien qui vaille partout : le particularisme est le corollaire de l’empirisme. C’est le système politique qui doit s’adapter au pays et non l’inverse. » (EM, Réaction, n°1, printemps 1991)

 

Volkoff (Vladimir) (1923-2005) : L’esprit mousquetaire

“Si l’esprit mousquetaire peut encore servir de notre temps, c’est sans doute de façon plus intériorisée. Il consisterait essentiellement, me semble-t-il, à conserver son indépendance d’esprit dans l’univers de la pensée unique. À choisir les causes que l’on sert sans accorder de considération à leur popularité. À dire ce que l’on pense sans égard pour les idées reçues et des opinions à la mode. À faire un usage judicieux–et au besoin excessif–de l’esprit de contradiction. À ne céder à aucune forme de vénalité. À savoir se montrer guelfe parmi les gibelins, et gibelins parmi les guelfes. A appelé un chat un chat et un fripon, si haut placé qu’il soit, un fripon. A ne se laisser impressionner par rien ni personne. A avoir sa propre hiérarchie des valeurs sans se soucier de celle des autres. À répartir le service et l’insolence selon le mérite des uns et des autres. A savoir se choisir une reine qui soit assez noble et belle et un cardinal qui soit assez ignoble et puant. Les ferrets de diamant sont à ce prix-là. » (Les Epées, n°5, juin 2002).