Baudelaire (1821-1867) : La lanterne qui jette des ténèbres

Baudelaire conservateur ? Sans doute ne le fut-il qu’en partie, mais suffisamment en tout cas, et assez anticonformiste aussi, pour  écrire cette charge furieuse contre  l’idée de Progrès alors même que celle-ci est devenue l’idole et le mythe du siècle : « Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. — Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible. (…) Si un artiste produit cette année une œuvre qui témoigne de plus de savoir ou de force imaginative qu’il n’en a montré l’année dernière, il est certain qu’il a progressé. Si les denrées sont aujourd’hui de meilleure qualité et à meilleur marché qu’elles n’étaient hier, c’est dans l’ordre matériel un progrès incontestable. Mais où est, je vous prie, la garantie du progrès pour le lendemain ? Car les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité. » (Curiosités esthétiques, 1855)

 

Bernanos (Georges) (1888-1948) : L’honneur de vivre

« La vie vaut-elle plus que l’honneur ? L’honneur plus que la vie ? Qui ne s’est pas posé une fois la question, ne sait pas ce que c’est que l’honneur, ni la vie » . En ce sens, écrit encore Bernanos, « l’honneur est une vertu humaine, soit, mais elle permet de classer les hommes, c’est-à-dire de les faire entrer dans la seule vraie aristocratie qui compte et qui existera toujours. (…) L’honneur permet au pauvre de participer à une aristocratie, et Bernanos, quand il évoque les réformes nécessaires a` notre monde, note qu’« il ne s’agit pas d’enrichir le pauvre, il s’agit de l’honorer, ou plutôt de lui rendre l’honneur. Le fort ni le faible ne peuvent évidemment vivre sans honneur, mais le faible a plus besoin d’honneur qu’un autre ». Mais si « le Monde a besoin d’honneur », « le sentiment de l’honneur est ce qui manque le plus aux survivants dégénérés de la Chrétienté chevaleresque ». Ce qui manque le plus, parce que l’homme vrai s’en nourrit. »  (CB, Dictionnaire du conservatisme).

 

Bourget (Paul) (1852-1935) : Chercher tout ce qui reste

Très vite, note son ami Charles Maurras, « la conservation ou la perte des personnes, de leurs efforts et de leurs biens »  a formé « la préoccupation latente, le souci amoureux de Paul Bourget » (  Charles Maurras, « Les idées politiques de Paul Bourget », Revue hebdomadaire, 15 décembre 1923), et même, de plus en plus visible,  le fil d’Ariane qui relie tous ses livres,  essais, récits de voyage, théâtre ou romans à thèse.  Cet engagement, il exprime en particulier dans Outre-mer, un ouvrage qu’il écrit de retour des États-Unis, en 1893,un an avant d’être élu à l’Académie française : «  Nous devons chercher tout ce qui reste de la vieille France et nous y rattacher par toutes nos fibres, retrouver la province d’unité naturelle et héréditaire sous le département artificiel et morcelé, l’autonomie municipale sous la centralisation administrative, les universités locales et fécondes sous d’autres universités officielles et mortes, reconstituer la famille terrienne par la liberté de tester, protéger le travail par le rétablissement des corporations, rendre à la vie religieuse sa vigueur et sa dignité par la suppression du budget des cultes et par le droit de posséder librement assuré aux associations religieuses ; en un mot, sur ce point comme sur l’autre, défaire systématiquement l’œuvre meurtrière de la Révolution française. » (Dictionnaire du conservatisme).

 

De Gaulle (Charles) ( 1890-1970) : L’unité retrouvée

 «  Pour un pouvoir, écrit le général De Gaulle,  la légitimité procède du sentiment qu’il inspire et qu’il a d’incorporer l’unité et la continuité nationale ». L’unité et la continuité : le rapprochement de ces deux termes n’a rien de fortuit : la réunification de l’histoire correspond celle de la nation qui en est issue, la réconciliation de la France d’Ancien régime et de la France révolutionnaire, de la droite et de la gauche, du parti de l’ordre et de celui du mouvement. L’État est au-dessus des factions, mais il ne peut l’être que dans la mesure où sa structure le lui permet et où elle manifeste cette synthèse, ce dépassement qui fut toujours l’une des clés de la pensée politique gaullienne. On saisit alors l’importance de l’article 5 de la constitution qui, introduisant le titre II consacré au Président de la république, situe résolument ce dernier dans la perspective d’une telle réunification : médiateur entre le passé et l’avenir, arbitre entre les pouvoirs, et par là-même garant de la continuité de l’État, de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire. « Clé de voûte »–autre thème récurrent–, le Président est celui qui fait tenir ensemble, dans la durée, ce qui constitue l’État et la nation. Il est celui qui relie ce qui, sans cette présence, finirait par se déchirer. La monarchie républicaine, c’est l’unité retrouvée. Aussi, ne relève-t-elle pas simplement de la rhétorique ou de la symbolique. La synthèse qu’elle opère indique la volonté, toute pragmatique, de tirer de l’histoire tous les bienfaits, tous les profits possibles, sans nulle exclusive de principe et en fonction d’un unique objectif, le salut de la nation. »

  

Eliot (TS )(1888-1965) : Racheter le temps

« Racheter le temps, » sauver le monde du suicide » sont paroles vivantes à l’œuvre dans ses écrits comme dans sa vie.(…) Le cheminement solitaire d’Eliot et ses fromages sont encore à ce titre exemplaire. Américain d’origine, il choisit délibérément pour patrie l’Angleterre et d’une façon plus large l’Europe, avec le puritanisme de sa famille pour se convertir à l’anglicanisme. Sa trop célèbre tirade, classique en littérature, royaliste en politique et catholique en religion,(…) signale une ascèse : ascèse de la prose par l’acquisition du sens historique, ascèse spirituelle, ascèse dans la recherche d’une perspective universelle. » ( Michèle Pinson, Les Epées,  n°7, janvier 2003)

 

Halévy (Daniel) ( 1872-1961) :  La sérénité des somnambules

 « Halévy détectait l’avenir »,  assurait Jean Guitton.  De là, une inquiétude grandissante, un peu facilement baptisée pessimisme, face à la disparition des bases et des conditions de la liberté humaine et à cet « assombrissement tel que le monde n’en avait jamais vu ». Il finira aux côtés de Pierre Boutang, qui l’admirait, et de l’équipe monarchiste de la Nation française.

Le penseur et le sage, Halévy l’a toujours affirmé, n’ont pas le droit de fermer les yeux ni de détourner le regard, même lorsqu’autour d’eux, alors que tout menace de sombrer, les contemporains circulent sans rien comprendre, « avec la sérénité des somnambules », ainsi que le lui écrivait son ami Georges Sorel le 15 juillet 1907. » (FR Dictionnaire du conservatisme).

 

La Varende ( Jean de ) ( 1887-1959) : Retour au pays réel

« Au-delà de son monarchisme et de son catholicisme, c’est « la hautaine morale qui fait de La Varende une sorte de symbole d’une vision du monde où la tradition et la fidélité occupent les places d’honneur » (Jean Mabire, La Varende entre nous, Présence de La Varende, 1999). Un aristocratisme qui n’est pas celui de la seule noblesse terrienne : tout un petit peuple émaille ses textes qui n’a rien à envier à ses seigneurs quant au respect de la parole donnée, à la transmission des valeurs et au sens des hiérarchies. Et c’est même ce contact permanent d’un véritable « pays réel » autant que la volonté de maintenir un nom qui, parfois, incite nos hobereaux à se redresser, à ne pas céder et à continuer d’incarner. Le conservatisme de La Varende est dans ce mot d’ordre alors partagé d’un bout à l’autre de l’échelle sociale, d’assumer son statut et de n’en point déchoir »

(CB, Dictionnaire du conservatisme, )

 

Le Play (1806-1881) : Le principe de subsidiarité

La Réforme en Europe et le Salut en France « reprend le projet de réduction de l’emprise étatique, mais en accordant désormais à la décentralisation la place décisive. Le but est d’abord de rendre aux populations locales une autonomie qui, avec la liberté, apporte la responsabilité et la compétence – au rebours du processus conçu par « les légistes » qui en un cercle vicieux substitue le pouvoir central aux franchises anciennes et aux autorités locales puis, ces dernières perdant ainsi leur aptitude à administrer, légitime un interventionnisme encore renforcé. Producteurs de notabilités, les pouvoirs locaux restaureront la place des « autorités sociales », préférentiellement assises sur la propriété foncière, celle-ci retrouvant ses liens avec une armée et une justice relocalisées. Programme cohérent d’extinction du monopole étatique de la souveraineté, l’ouvrage propose une souveraineté répartie. (…)

Le Programme indique qu’il s’adresse « aux conservateurs de toutes nuances qui voient maintenant le danger de nos révolutions » (p. 151). Craignant néanmoins la tonalité immobiliste du mot en France, Le Play préféra forger l’appellation de « réformistes-traditionnels » pour les membres de ses Unions, ce qui était correspondre parfaitement à la définition du conservatisme dans le reste de l’Europe et aux États-Unis. C’est précisément à une figure du conservatisme américain, Robert Nisbet (in La Tradition sociologique [1966], Paris, PUF, p. 31), qu’est due la meilleure caractérisation de Le Play : « le conservateur par excellence ».  (JLCoronel, Dictionnaire du conservatisme, p.555)

 

Lyautey ( 1854-1934) : Le conservatisme en pratiques

Au Maroc, observe son meilleur historien contemporain,  Lyautey « se propose de construire, de « moderniser », mais dans le but de « conserver ». Pour Lyautey, l’empire chérifien est un terrain d’action idéal. C’est une monarchie traditionnelle, très ancienne mais décadente. Il faut tout reprendre. Il considère son action au Maroc comme une entreprise de restauration, ou de rénovation conservatrice : recréer un Etat, rendre au sultan son prestige politique et religieux, redonner confiance aux élites. Pendant treize années, interrompues seulement pendant la guerre par un bref passage au ministère de la Guerre, ce chef authentique, ce génie du commandement accomplit une œuvre immense dans tous les domaines de la vie publique. Dans une lettre du 6 août 1919 à Wladimir d’Ormesson, il lâche le secret de cette nouvelle phase de sa vie : « Ici, du moins, je réagis. Je te jure que la fierté française, le sacrement de l’Autorité n’y flanchent pas, ni devant les Espagnols, ni devant les colons. On y est vieille France à pleine peau. […] je ne travaille plus que pour l’œuvre rationnelle et historique, pour le Maroc en soi – et, aussi, pour le cher Maroc musulman où sont conservées toutes les traditions que je respecte, toutes les conceptions sociales que je partage. » ( A. Teyssier, Dictionnaire du conservatisme, p.587)

 

Mann (Thomas) ( 1875-1955) : Apolitique conservatrice

« Dans Les considérations d’un apolitique, texte qui ne cessera en réalité d’accompagner Thomas Mann tout au long de son histoire intellectuelle, c’est le qualificatif  “apolitique” ( qui) retient au premier chef l’attention. Même si les sciences politiques s’y intéressent peu, il est assurément un marqueur essentiel de la pensée conservatrice. Le vicomte de Bonald affirmait ainsi dans son Journal que le drapeau blanc de la restauration monarchique française est le meilleur symbole du pays, précisément parce qu’il est neutre, apolitique, dénué de toute symbolique,  de cette symbolique dont la Révolution française avait de son côté fait si grand usage. C’est exactement la position que défend Thomas Mann en faveur de l’Allemagne contre l’offensive idéologique qui vient soutenir la politique de guerre de la Triple Entente, idéologie où converge l’esprit de la démocratie française et le calcul du libéralisme anglo-saxon, et que la plupart des membres de l’Intelligentsia allemande – en commençant par l’écrivain Heinrich Mann, le frère aîné de Thomas, exilé en Suisse –, adoptent, au point de souhaiter la défaite de leur pays, seule façon, jugent-ils, d’y introduire les institutions et les moeurs occidentales. Davantage, Thomas Mann dénonce la mobilisation de la culture par l’idéologie, le fait que toute pensée, toute oeuvre d’art soient mises au service de la politique » Pierre Caye Dictionnaire du conservatisme,p. 605

 

Poe (E-A) ( 1809–1849) : Le diable finira par manger l’industrie

«  Edgar Poe et sa patrie n’étaient pas de niveau. Les États-Unis sont un pays gigantesque et enfant, naturellement jaloux du vieux continent. Fier de son développement matériel, anormal et presque monstrueux, ce nouveau venu dans l’histoire a une foi naïve dans la puissance de l’industrie ; il est convaincu, comme quelques malheureux parmi nous, qu’elle finira par manger le Diable. Le temps et l’argent ont là-bas une valeur si grande ! L’activité matérielle, exagérée jusqu’aux proportions d’une manie nationale, laisse dans les esprits bien peu de place pour les choses qui ne sont pas de la terre. Poe, qui était de bonne souche, et qui d’ailleurs professait que le grand malheur de son pays était de n’avoir pas d’aristocratie de race, attendu, disait-il, que chez un peuple sans aristocratie le culte du Beau ne peut que se corrompre, s’amoindrir et disparaître–qui accusait chez ses concitoyens, jusque dans leur luxe emphatique et coûteux, tous les symptômes du mauvais goût caractéristique des parvenus–qui considérait le Progrès, la grande idée moderne, comme une extase de gobe-mouches et qui appelait les perfectionnements de l’habitacle humain des cicatrices et des abominations rectangulaires– Poe était là-bas un cerveau singulièrement solitaire. » Difficile de dire plus et mieux, sur le conservatisme de Poe, que Charles Baudelaire, dans la célèbre préface qu’il donne, en 1857, à sa traduction des Histoires extraordinaires.

 

Ramuz (CF) 1878–1947 : Lenteur  de la nature

 «  …dans les romans du début, c’est à une magie plus banale, plus ordinaire que l’on assiste : celle d’un univers où le temps paraît s’être arrêté, et où l’usage du présent par le narrateur manifeste  ce ralentissement incompréhensible, cet alourdissement de la vie. La vie des paysans, des bûcherons, des vignerons, répétant sans trêve des gestes millénaires, affrontés à une nature immuable tout à la fois ennemie et maternelle. Le temps semble s’être figé, ralenti, mais l’humanité qu’il charrie et malmène en paraît du coup plus profonde, plus tragique. Plus humaine, en un mot, que la cohorte des hommes pressés qui parcourent en snowboard les pentes nivelées au bulldozer des montagnes désenchantées. Et en définitive, peut-être est-ce cette magie-là qui retiendra d’abord les nouveaux lecteurs de Ramuz. Une magie de la nostalgie, celle des jours anciens, pénibles, lourds de larmes (…), mais plus chauds et plus pleins pourtant que ceux de notre Brave new plastic world » ( E. Marsala,  Les Epées, n° 18, mars 2005)

 

John Ruskin (1819-1900) : Conserver en commun

« …Sut tirer de l’étude du passé une vision plus que moderne de la vie, de l’art et généralement de la cité ».

« Convaincu qu’à son époque « les deux préoccupations de notre vie sont, quoique nous possédions, d’avoir davantage et en quelque lieu que nous soyons, d’aller autre part », il fonde avec le socialiste William Morris Arts&Crafts, ateliers de compagnons où (…) l’art serait à nouveau conjoint à l’artisanat, permettant de régler la question sociale en arrachant le prolétariat à sa condition servile et de revenir à un art intégrant les contingences du réel. (…) Ruskin incarna, bien avant Orwell, cette sorte de conservatisme socialiste propre aux Britanniques, lorsque le mot socialisme voulait encore dire quelque chose et, ne devant rien à la social-démocratie non plus qu’au marxisme, exprimait tout au contraire l’art de refaire une société contre les assauts du libéralisme destructeur. L’art de conserver en commun. » ( J. de Guillebon, Dictionnaire du conservatisme, pp. 842-843)

 

Strauss (Léo) ( 1899-1973) : Les périls du relativisme

« la réputation conservatrice de Strauss (…) vient d’un ensemble de thèmes qui sont bien présents dans son œuvre, même s’ils ne sont pas développés sous la forme d’une doctrine complète pouvant servir à l’élaboration d’un programme politique applicable. D’abord, sa vigoureuse dénonciation du relativisme et de ses effets délétères sur l’intégrité de la recherche philosophique et sur la vigueur des démocraties libérales dans la défense de leurs valeurs. Ensuite, son refus à la fois du communisme et des versions les plus progressistes du libéralisme au nom d’une conception modérée de la démocratie libérale entendue comme un régime mixte. Selon cette même perspective, Strauss critique vivement l’idée de la société ouverte totale qui déboucherait sur un État universel et égalitaire, ce qui ne signifie pas qu’il soit a priori contre toute forme de fédération ou d’entité politique plus large que l’État-nation. Enfin, Strauss se rapproche du conservatisme par sa critique constante d’un libéralisme qui favoriserait abusivement les droits sur les devoirs, ou encore, qui serait si occupé à émanciper les individus de toutes contraintes qu’il en oublierait la nécessaire éducation des citoyens à la vertu. Daniel Tanguay Dictionnaire du conservatisme p. 912

 

Taine ( Hippolyte) ( 1828-1893) : La revolution comme révélateur

«  (…) effrayé par l’avènement de l’ère des masses, c’est en aristocrate de l’esprit que Taine s’est tourné vers le passé pour intégrer les leçons de l’histoire afin de canaliser la vague démocratique. L’intérêt de certaines de ses conclusions demeure, dans la mesure où elles incitent à une réflexion sur la place de l’individu dans le corps politique. Et c’est en libéral qu’il a posé le problème de la position du citoyen face à l’État. Étudiant la France et son évolution depuis 1789, Taine a finalement mis à jour deux idées très modernes : celle de l’alliance que peut conclure avec le despotisme une expérience démocratique pervertie par l’isolement et l’anonymat qu’elle confère aux individus ; et celle de la fragilité du tissu culturel, l’animalité et la brutalité risquant à tout moment de percer sous l’humanité. Le développement des totalitarismes au cours du XXe siècle a ainsi redonné une consistance actuelle aux inquiétudes tainiennes sur le devenir de la liberté et à sa hantise des signes de l’inhumain et des désastres sociaux. » (Eric Gasparini, Dictionnaire du conservatisme 917)

 

Von Galen (Mgr Clemens August ) (1878-1946) : Protéger les faibles

En plein déchaînement de violence totalitaire, celui que l’on surnomme « le lion de Münster », l’évêque de Münster Mgr von Galen n’hésite pas à mettre le feu aux poudres en consacrant au scandale  de l’extermination des handicapés son sermon du 3 août 1941 :  « Il y a, proclame-t-il, un soupçon général, confinant à la certitude, selon lequel ces nombreux décès inattendus de malades mentaux ne se produisent pas naturellement, mais sont intentionnellement provoqués, en accord avec la doctrine selon laquelle il est légitime de détruire une prétendue “vie sans valeur” – en d’autres termes de tuer des hommes et des femmes innocents, si on pense que leurs vies sont sans valeur future au peuple et à l’État. Une doctrine terrible qui cherche à justifier le meurtre des personnes innocentes, qui légitime le massacre violent des personnes handicapées qui ne sont plus capables de travailler, des estropiés, des incurables des personnes âgées et des infirmes ! […] Si on l’admet, une fois, que les hommes ont le droit de tuer leurs prochains “improductifs” – […] alors la voie est ouverte au meurtre de tous les hommes et femmes improductifs : le malade incurable, les handicapés qui ne peuvent pas travailler, les invalides de l’industrie et de la guerre. La voie est ouverte, en effet, pour le meurtre de nous tous, quand nous devenons vieux et infirmes et donc improductifs. Alors on aura besoin seulement qu’un ordre secret soit donné pour que le procédé, qui a été expérimenté et éprouvé avec les malades mentaux, soit étendu à d’autres personnes “improductives”, qu’il soit également appliqué à ceux qui souffrent de tuberculose incurable, qui sont âgés et infirmes, aux personnes handicapées de l’industrie, aux soldats souffrant de graves blessures de guerre ! »